Concours E-crire 2014

Nouvelle écrite pour le prix E-crire  » Auféminin » 2014

Trois petits mots

Juin 2007- Je suis partie rendre visite à ma fille étudiante près de Salzbourg.  Il fait beau, nous décidons alors de nous rendre à l’écart de la ville afin de suivre une randonnée touristique. Elle me parle de sa vie autrichienne, je lui raconte ma routine parisienne. Il y a des éclats de rire, des haussements de ton, des embrassades et des interrogations. Elle et moi, un mélange électrique, qui ne cesse de se faire du mal pour mieux s’aimer. Les grosses chaleurs de ce mois de juin ne nous épargnent pas et nous voilà à guetter un endroit pour nous rafraîchir. Une belle bâtisse au loin nous attire. Une sonnette et puis un homme.

Mon cœur flanche tout à coup, je ne sens plus mes jambes. Je me mets à trembler de tout mon corps. Plus rien ne peux arrêter ce torrent d’amour qui se déchaine en moi.

C’était il y a 22 ans, il s’appelait Paul. Un soir de décembre dans un bar perdu au bord de l’océan Atlantique. «  La Cabane » : trois tables, à peine plus de chaises. J’étais venue chercher le silence, j’y ai trouvé l’amour. Celui avec un grand «  A », celui qui révèle une autre part de vous.

Des bras qui se touchent, s’effleurent,  un verre, deux verres, des regards. Une première fois à l’arrière de sa voiture comme deux adolescents, et puis une seconde dans cet appartement miteux, et encore tout au long de la nuit. Jamais je n’ai ressenti un tel désir. Des fantasmes et des orgasmes orchestrés d’une main de maître.

Au matin il avait disparu, sur la table trois petits mots jetés sur un bout de papier blanc : «  Merci pour tout »

Et le voilà devant moi, après tout ce temps à espérer. Il n’a pas changé. Le même sourire et ce regard qui me fixe. Mes jambes flanchent, je ressens des vibrations au plus profond de moi. Cette beauté, cette sensualité, ces mains..

Chaque soir je suis retournée dans ce bar avec ce fol espoir de le revoir. J’ai continué à l’espérer chaque matin, à me remémorer chaque détail de cette fameuse nuit, à tressaillir à chaque souvenir. Je ne l’ai jamais oublié. J’ai vécu ma petite vie de femme modèle dans une petite vie modèle avec un mari, des enfants, un boulot. Il ne me manquait que le véritable amour, celui qui s’était envolé ce matin là.

«  Bonjour Lucie, tu n’as pas changé. Je suis heureux de te revoir ». Je ne sais pas si je lui réponds, je n’entends plus ma voix, je ne vois pas le regard interrogateur de ma fille.  Je ne contrôle plus rien. Des tonnes de questions et cette envie brulante de me laisser envelopper dans ses bras.

Mais il y a cette tunique, ce vêtement qu’il porte, cette façon de me dire que rien ne sera plus possible, que tous mes rêves peuvent s’arrêter aujourd’hui. Tout ce que j’ai imaginé pendant ces années, ces désirs que je me construisais s’envolent en cet instant.

Mais pourquoi ?

Alors jamais il ne saura ? Jamais elle ne saura ? C’est comme cela la vie ? Comme cela que ceci devait se finir? Rien à ajouter ? 22 ans pour « du beurre « ? Non trop facile, cela ne peut pas finir comme ça, non on n’est pas au cinéma.  Paul, Paul, Paul ….

Et pourtant, il a ce regard qui en dit long. Dans ces yeux on peut lire cette sagesse trouvée,  cet épanouissement et ce chemin choisi. Aucun doute possible.

Car au dessus de cette porte où il se trouve au même moment on peut lire cette inscription, trois mots qui viennent me déchirer au delà de la mort,  et de cet amour impossible : «  Monastère des Bénédictins »

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